Skelets numériques
Le fascisme est arrivé très vite
L’automne 2026 est chargé, politiquement parlant. Le mouvement lycéen, initialement circonscrit à la Seine Saint-Denis, a pris comme le feu aux poudres. L’ampleur de la mobilisation, la violence de la répression et le traitement médiatique franchement zinzin ont rapidement saturé mon espace informationnel - et pas uniquement parce que je m’investis en soutien aux lycéens. On en parle. Tout. Le. Temps. Au point que suite à une discussion houleuse avec ma famille, mon père a comparé cette révolte lycéenne à l’affaire Dreyfus, en cela qu’elle pourrait briser les liens familiaux!
Cette saturation m’a amené à faire une pause de réseaux sociaux et informationnels pendant un temps, pour me protéger. Et pourtant, je sens le besoin d’écrire ce post. Parce que la séquence qu’on vit marque, pour moi, un phénomène terrifiant. Que le facisme est arrivé très vite.
Trade offer: papier toilette contre LBD?
Mi-septembre des lycéen·es de Seine-Saint Denis manifestent pour demander de meilleures conditions d’enseignements. On compte notamment des demandes de sanitaires salubres, de tables et de chaises, ou encore simplement d’avoir des professeurs devant eux1. Les modes d’action choisis comprennent manifestation, blocages de lycée avec une communication virale sur les réseaux sociaux. Assez rapidement, le mouvement gagne toute la france et le soutien des étudiant·es plus privilégié·es.
Comme il est d’usage dans les mouvements sociaux sous la présidence d’Emmanuel Macron, la réponse de l’État consiste à déployer un arsenal répressif lourd. Début octobre, on décompte 6000 interpellations et garde à vue, pour l’écrasante majorité mineurs. Des corps sont meurtris. Le 28 septembre, Eden, élève à Saint-Ouent l’aumône, reçoit un tir de LBD en pleine mâchoire suite à un tir tendu, normalement interdit par la doctrine d’usage d’une telle arme. Le 29 septembre, une élève du lycée Leclerc-Navarre, à Alençon, est étranglée par un policier et violentée malgré les consignes de son collègue, puis placée en garde à vue. Le 30 septembre, Maël, élève à Tours, perd son oeil droit suite à un tir de LBD . Le 5 octobre, Evan, élève de BTS du lycée Auguste Béhal, à Lens, perd sa main suite à un jet de grenade assourdissante. L’épisode force le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, à prononcer l’interdiction des grenades assourdissantes. Le 6 octobre, Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis, déjà cible de nombreuses attaques racistes suite à son élection, est gazé par la police et accusé d’entretenir la hargne des lycéens - à l’encontre de ses appels à la désescalade.
Pour avoir osé demander des chaises, on vous mutile et vous enferme. Bel espoir républicain.
L’Intérieur n’aime pas les 17 octobres
Le 17 octobre se tiennent des manifestations de convergence entre gilets jaunes, mouvement étudiant·es et revendications lycéennes à travers tout le pays. Nuñez tease l’événement avec un bellicisme navrant, probablement pour faire peur.
Il réautorise l’usage des grenades assourdissantes interdites quelques jours avant,. Après tout, « les policiers et les gendarmes doivent pouvoir utiliser l’ensemble des armes intermédiaires à leur disposition, de la grenade lacrymogène au lanceur de balles de défense ».
Les pancartes de nombreuses lycéennes pendant la manifestation rappellent que, le même jour en 1961, une manifestation pacifiste d’algériens est réprimée dans le sang. On aurait pu imaginer que la charge symbolique de l’événement pourrait tempérer les ardeurs du premier flic de France.
Les manifestations débordent très largement du cadre; moi même présent à celle de Paris, je remarque la relative faible présence policière sur les côtés du cortège et un retrait des forces de CRS qui filtrent sur la place de la République. Des dommages matériels sans victime humaine ont lieu, dont l’incendie de la mairie de Limoges, des dégradations de commerces, une effraction dans la résidence de la préfète de Gironde et dans l’hôtel de ville de Marseille. Les vitrines brisées deviennent alors cause nationale, l’État met en place des mesures d’aides aux commerçants, incluant un abattement fiscal, une aide forfaitaire de 1500€ et un prêt à taux zéro de 50000€ pour les commerçants impactés (50000€, c’est une cinquantaine de climatiseurs de bonne qualité qu’on pourrait imaginer installer dans des lycées touchés de plein fouet par la canicule).
Beaucoup plus grave, une personne décède lors de la manifestation de Paris avec pour seule information communiquée par la préfecture un « arrêt cardio-respiratoire » comme cause de décès - on a à date de rédaction toujours zéro informations sur cette personne et pas d’autopsie. Un adolescent perd sa main suite à un jet de grenade, une autre est éborgnée. Les condamnations requises par le parquet sont excessives, dénoncées par les avocats du tribunal de Paris. Il semble que le dispositif policier du 17 octobre ait été volontairement sous-dimensionné, la répartition des compagnies de CRS obéissant à des logiques peu compréhensibles 2, au point qu’une commission d’enquête parlementaire sur les manquements de l’Intérieur s’est lancée peu après. Et ce n’est pas mobiliser le RAID et la BRI, unités de lutte contre le terrorisme non formée au contrôle de foule, malgré la mort d’une personne sous leurs tirs en 2023, qui va renforcer la confiance dans nos institutions.
Première sur l’info, première pour les fachos
C’est depuis le 17 octobre que j’ai commencé à avoir du mal à suivre. Les événements se sont enchaînés très vite, provoquant une quasi-sidération. Chaque jour de la semaine du 19 octobre venait avec son lot de zinzinades.
On a tout d’abord eu droit à l’édification de « l’ultra-gauche »3 comme coupable des débordements et des pillages, sans qu’il ne soit possible de démontrer cette allégation. L’ultra-gauche ici, c’est le complot islamo-gauchiste, judéo-maçonnique, judéo-bolchévique: c’est l’ennemi intérieur qui constitue la justification première de l’instauration d’un état fasciste. Cet ennemi intérieur, on a aussi essayé de l’identifier à LFI, avec des appels à la dissolution de LFI par Gérard Larcher, président du Sénat. Faut-il le rappeler, LFI est un parti politique qui est arrivé en tête aux législatives anticipées de 2024, qui n’est révolutionnaire ni dans sa doctrine ni dans ses actions. Pas un problème, le gouvernement aurait demandé aux services de renseignements territoriaux de désigner LFI comme orchestrateur du fiasco du 17 octobre. Formulé autrement, on parle de faire mentir une administration pour faire couler un parti d’opposition légal avec des représentants élus.
Puisque le fascisme vise à atomiser les citoyens les uns contre les autres, il fallait un moyen de les diviser. Toute une rhétorique s’est mise alors en place: la mise en place d’une plateforme de dénonciation, le discours du premier ministre Sébastien Lecornu à l’assemblée qui force à choisir un camp entre la République et les casseurs. Maud Brégeon, porte-parole du gouvernement, fait un sous-entendu raciste à peine caché sur les présumées « racailles » coupables des débordement.
Des couvre-feux sont décrétés à Paris, Lille, Nice, Lyon. Supposéments pour une nuit, ils sont en fait reconduits (au point d’interdire la manifestation de suivi du 24 octobre à Lyon et Marseille). Un couvre-feu, ce n’est rien d’autre que l’État qui fait une projection de force symbolique. La liberté de circulation est un droit qu’on peut apparemment suspendre sans problème, dès lors que les vitrines sont en danger. Ces couvre-feux n’empêchent pas, à Lyon, à des néo-nazis de défiler dans la ville. On ne compte aucun décès ce soir là. Mais le mot qui est venu à l’esprit de beaucoup de gens, ce soir là, c’était « ratonnade ».
La Réaction passe à l’action
D’après vous, qu’est-ce qui se passe quand on laisse le racisme prospérer sans contradictions?
En marge des manifestations, des manifestants d’extrême-droite s’en prennent physiquement à des personnes, comme à Nice. Des appels à déployer l’armée fleurissent sur les plateaux, dont le co-gérant du groupe de lingerie Etam. Le 23 octobre, un attentat raciste a lieu. À Trappes, un homme prend sa voiture et tire sur des personnes racisées au hasard. Un homme meurt, une jeune fille de douze ans est en réanimation. Le motif de crime racial est retenu. Le parquet antiterroriste est saisi. Le maire de Trappes, Ali Rabeh, s’exprime publiquement sur la responsabilité des chaînes d’information qui diffusent les discours de haine.
La collaboration avérée entre flics et militants d’extrême droite comme à Nice ou Montpellier semble n’émouvoir pas grand monde - de même que la présence de plus en plus observée de milices d’extrême-droite dans les manifestations.
On qualifiera les réactions des candidats à la présidentielle comme suit: aux fraises complet. Gabriel Attal, candidat à la présidentielle, appelle à l’établissement d’un état d’urgence et la suspension des réseaux sociaux. Raphaël Glucksmann demande une extrême fermeté dans la réponse policière et, sujet à son étrange manie de devoir parler de LFI à chacune de ses interventions, accuse le parti de Jean-Luc Mélenchon d’être un marchepied à l’extrême-droite. Marine Le Pen, condamnée pour détournement de fonds public, appelle à une extrême fermeté contre les pillards. Jordan Bardella fait une comparaison historiquement très chargée entre les manifestants du 17 octobre et « l’Armée du crime » (si vous ne voyez pas le problème, leçon d’histoire express derrière ce lien).
Et la suite maintenant?
Le récit que je fais de cette séquence me donne déjà l’image d’une démocratie en train de mourir. Je ne vois pas de sortie de la crise qui amène à un apaisement de la situation. La fin de règne est difficile pour le macronisme, après deux ans d’instabilité politique. Si les manifestations débordent du cadre policé négocié avec les organisations syndicales, c’est en réponse à la violence d’un gouvernement qui n’a jamais écouté et qui n’a fait que réprimer (on peut citer les gilets jaunes, les retraites en 2019 et 2023, ou encore l’assassinat de Nahel). Le « Et ça passe » de l’ancien premier ministre Edouard Philippe atteint ses limites. À un moment, ça ne passe plus. Et quand on arrive plus à contenir un fluide dans un contenant, il explose. Avec violence. Et ça produit beaucoup d’incertitude.
Les parents d’adolescents sont à juste titre inquiet: la police semble plus préoccupée par éborgner leurs enfants et laisser faire le pillage plutôt que de pratiquer la désescalade. Les responsables politiques du bloc central ont complètement vrillé en sautant à pied joint dans l’autoritarisme crasse, dans une parodie de la chute de la république de Weimar. Le déploiement de milices armées et les attentats passés augmentent la probabilité du décret d’état d’urgence. La campagne présidentielle sera éminemment tendue.
La question de quoi faire à gauche mérite d’être posée. Mon instinct personnel serait de continuer à soutenir les lycéen·es et personnels du secondaire, de faire bloc contre ce qui s’apparente à une offensive fasciste qui ne prend même plus la peine de se masquer. Individuellement, il semble urgent de bloquer les idées d’extrême-droite et leurs porteurs partout. Rendons honteux ces discours. Empêchons les d’obtenir de l’audience en bloquant leurs comptes sur les réseaux sociaux, comme ce super site nous le propose. La victoire récente de Lula au Brésil malgré les prognostics repose sur une mobilisation massive et un détournement conscient des algorithmes de recommandation. Nos politiques doivent nommer, explicitement, l’extrême-droite et le centre radicalisé comme porteurs de violences sur les corps et les futurs de nos enfants. Si il faut manier avec prudence les analogies entre l’Allemagne de 1933 et la France de 2026, on peut au moins en tirer l’enseignement que la montée du fascisme relève d’un processus. Et qu’il n’a rien d’irrémédiable.
Pour aller plus loin
La page wikipedia est un modèle d’exhaustivité: https://fr.wikipedia.org/wiki/Manifestations_du_17_octobre_2026 Fil de padre pio: https://bsky.app/profile/padrepio.bsky.social/post/3myddwksu2s2g Vidéo de Viktorovich: https://www.youtube.com/shorts/fHBL9wjfHso
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Voir cette vidéo de profs et lycéens de Blaise Cendrars qui a le mérite d’être percutante. ↩︎
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Selon Sébastien Roché, directeur de recherche au CNRS, l’amateurisme du schéma de maintien de l’ordre du 17 octobre est frappant. ↩︎
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Si la notion désigne bien un ensemble politique relativement connu, il n’a que peu de sens opératif ici. La procureure de Paris Laure Beccuau déclarait le 19 octobre qu’il n’était pas possible de lier ce mouvement aux pillages. De même, placer le blâme sur les groupes « antifas » relève d’une confabulation, la mouvance étant morcelée, difficilement mobilisable et pas consensuelle sur les dégradations matérielles; n’importe qui qui a traîné en AG d’autonomes sait ça. ↩︎
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