L'indifférence

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Première publication le 06/10/2024
Dernière modification le 06/10/2024
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L'indifférence

Ce post parlera de sujets difficiles tels que le génocide en cours en Israël.

Rejeter dans le mal, c’est désarmant politiquement et intellectuellement

Fréquemment, quand je vois parler d’injustice, on la ramène souvent à la notion de mal. La violence exercée sur autrui se résume à un problème moral de bien et de mal. D’un côté, les gentils, de l’autre, les méchants.

Ce que je comprends par le mal ici, ce sont des actions résultant en des conséquences négatives sur la vie d’autrui. La perte de liberté, la dépendance à autrui, les blessures physiques ou psychologiques, l’aliénation, la mort sont autant de manifestations du mal.

Je bute toujours un peu sur la réduction du mal à un problème moral. Untel est-il une bonne personne? Untel est-il une mauvaise personne? Doit-on faire la somme des actions positives et négatives de quelqu’un et en tirer une note? Ou alors considérer que certains actes particulièrement vertueux nous mettent en sainteté absolue (on érige alors des idoles, ce qui est dangereux) - et en symétrie, que des horreurs nous poussent hors de l’humanité sans rédemption possible (on créé alors des damnés, ce qui me semble présomptueux).

En définitive, on ne le sait pas. Si tenter de préciser ce qui relève du comportement moral ou pas est un exercice puissant pour faire progresser la pensée (exemple personnel: l’antispécisme), cet exercice perd de son sens quand la réponse est évidente. Et il me semble impossible d’obtenir une réponse universelle qui englobe les sociétés humaines passées, présente et future.

Je suis donc souvent agacé par les arguments basés sur une prétendue “nature mauvaise” d’une catégorie (et à l’extrême, quand quelqu’un prononce “nature humaine”, je sais que je vais bientôt sortir mon crochet pour m’extraire d’une conversation qui ne m’intéresse plus). C’est essentialiste, paresseux et paralysant politiquement. Si l’humain est mauvais, toute tentative de le changer est alors vouée à l’échec.

Rejeter un comportement sous le voile du “mauvais” (et son penchant du monstre), c’est une façon commode de ne pas l’interroger. Une défense très commune de la culture du viol (dont les viols de Mazan en cours de jugement à la rédaction de ce billet constituent une terrible instanciation): « ces hommes sont des monstres, je n’ai rien à voir avec eux ». « Les violeurs, c’est des détraqués. Les hommes normaux ne feraient jamais ça. »1

Je pense qu’un rejet vers la morale aide à se réconforter de sa position et à mettre de la distance entre le mal et nous. C’est une manière commode de punir les “maléfacteurs” que de les assigner à cette catégorie. Personnellement, je la trouve inefficace. Et elle met dans la posture du juge, que je trouve personnellement inconfortable et fatigante.

Je préfère me dire qu’une grosse part dans le monde a une autre source. L’indifférence.

L’indifférence produit la souffrance

Quelques exemples d’indifférence

These burning stars (Bethany Jacobs) est un roman de SF que j’ai lu plus tôt dans l’année. Il y est question d’un empire multiplanétaire dirigé par des familles nobles qui exercent un contrôle brutal sur la population. Un peuple indépendant, les Jevesiens, est une épine dans le pied du gouvernement par son rapport particulier à une ressource importante pour l’empire. Marginalisés, les Jevesiens ont par le passé été victimes d’un génocide. Une des actrices de ce génocide le justifie ainsi.

Note

“Two million people died on Jeve,” Esek remarked. “A hundred million would have died, in the course of a war. The Kindom’s actions were calculated, and practical. The least death, at the least cost.” Esek felt a visceral delight at this logic. Amorality couched in utilitarian ethics. Murder defended as mercy.

Ce génocide est ensuite oublié par la plupart de la population; les Jevesiens sont tout juste tolérés de se regrouper dans une cérémonie du souvenir sous haute surveillance.

Cet acte que toute personne vivant dans une grande ville et fréquentant des lieux publics a probablement déjà fait: ignorer un SDF ou une personne dans le besoin. On pourrait n’avoir pas d’argent (ou même ne pas souhaiter le donner) qu’on serait quand même en capacité de croiser le regard. « Désolé, je n’ai rien sur moi, bon courage ».

Le jeu vidéo Warframe a un antagoniste, le Man in the Wall qui ne se préoccupe pas de la souffrance qu’il cause. Cette entité est une personnification du vide, indifférent et aveugle, qui existe uniquement pour satisfaire ses propres objectifs. Au cours de l’histoire, la souffrance qu’il inflige est présentée comme un rapport coût bénéfice qui, ultimement, est une validation de son ignorance - et de son désintérêt pour cette souffrance.

À une époque où une recherche Wikipedia permettrait théoriquement d’obtenir une description au mieux des connaissances humaines de tout fait, comment se fait-il que l’indifférence et le mensonge propsèrent?

La manufacture de l’ignorance (premier terreau de l’indifférence) est une approche bien connue des industries du tabac et des énergies fossiles, bien sûr. L’outil de propagande des États a vu dans les plateformes numériques un formidable outil (au début de la guerre en Ukraine, mon ancien compagnon voyait régulièrement de la propagande pour l’Ukraine comme publicité sur son jeu de mots).

Tout n’est pas indifférence (mais on se fait fort de la créer)

Je ne cherche pas à dire que tout est fondamentalement une affaire d’ignorance. Les intentions pensées spécifiquement pour blesser ou détruire des personnes et des groupes sociaux existent, bien sûr. L’État d’Israël dirigé par Benyamin Netanyahou qui, depuis quasi un an, mène une guerre de génocide contre les Palestinien, n’est pas indifférent à leur sort : un plan rationnel est déployé et exécuté en vue de leur déplacement, et de la destruction du peuple Palestinien. Quand le ministre de la défense Yoav Gallant traite les Palestiniens « d’animaux humains », il est très conscient de ce qu’il dit (et en conséquence, doit être jugé en pleine responsabilité par les plus hautes cours pénales de justice).

Mais l’immense majorité des populations des pays alliés à Israël se fout du sort des Palestiniens. Parce que la propagande. Parce que l’absence de connaissance concrète de ce qui se passe sur place. Parce qu’un relativisme bizarre empêche de tenir une posture de compassion pour des victimes d’un attentat abject et en même temps d’un peuple colonisé.

J’ai lu un jour un article (que je n’ai pas retrouvé pour la rédaction de ce billet) qui parlait de la production volontaire d’ignorance. En omettant de rappeler quelques éléments de contexte historique sur le conflit israélo-palestinien (la réclamation depuis plusieurs dizaines d’année d’une solution à deux États, la violation systématique d’Israël de la résolution 242de l’ONU interdisant la colonisation des territoires occupés après la guerre des six jours), le journalisme français mainstream créé une image faussée d’une lutte entre deux États aux revendications et pouvoirs équivalents. En ne montrant que très rarement les destructions à Gaza et en invisibilisant les souffrances des Gazaouis et Cisjordaniens, la presse manufacture l’indifférence au sort de personnes qui restent humaines avant tout. Je comprends peut-être un peu mieux ce qu’exprime Houria Bouteldja dans [[Beauf et barbare, le pari du nous]]: il semble parfois que les Blancs n’aiment que leurs petits. Encore faut-il qu’ils acceptent de prendre conscience que les autres aussi ont des petits.

En avoir quelque chose à faire

Nécessité et compassion

Heureusement, ça veut aussi dire que faire le bien est beaucoup plus accessible. Il suffit de se préoccuper sérieusement de quelqu’un. D’une cause.

Dans La Peste (Albert Camus), le narrateur plongé dans un Oran colonisé confiné pour maladie mortelle s’interroge:

Note

Le mal qui est dans le monde vient presque toujours de l’ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté, si elle n’est pas éclairée. Les hommes sont plutôt bons que mauvais, et en vérité ce n’est pas la question. Mais ils ignorent plus ou moins, et c’est ce qu’on appelle vertu ou vice, le vice le plus désespérant étant celui de l’ignorance qui croit tout savoir et qui s’autorise alors à tuer. L’âme du meurtrier est aveugle et il n’y a pas de vraie bonté ni de bel amour sans toute la clairvoyance possible.

Mais plus loin encore, il dit la chose suivante:

Note

Et la question n’est pas de savoir quelle est la récompense ou la punition qui attend ce raisonnement. La question est de savoir si deux et deux, oui ou non, font quatre. Pour ceux de nos concitoyens qui risquaient alors leur vie, ils avaient à décider si, oui ou non, ils étaient dans la peste et si, oui ou non, il fallait lutter contre elle.

il n’y a pas de héros. Seulement une nécessité2.

La pesanteur et la grâce est un recueil de pensées de la philosophe Simone Weil. Empreint de mystique chrétienne, j’avoue que je n’en ai pas tout compris ni saisi. Néanmoins, dans le chapitre L’Impossible, elle dit

Note

Mais l’homme a toujours l’imagination à sa disposition pour se cacher cette impossibilité du bien dans chaque cas particulier (il suffit, pour chaque événement qui ne nous broie pas nous-mêmes, de voiler une partie du mal et d’ajouter du bien fictif – et certains le peuvent, même s’ils sont broyés eux-mêmes) et, du même coup, pour se cacher « de combien diffère l’essence du nécessaire de celle du bien » et trouve nulle part en ce monde.

Cependant, dans le premier chapitre La Nécessité et l’Obéissance, elle nous dit:

Note

Quand dans l’homme la nature, étant coupée de toute impulsion charnelle et privée de toute lumière surnaturelle, exécute des actions conformes à ce que la lumière surnaturelle imposerait si elle était présente, c’est la plénitude de la pureté. […] L’obéissance est le seul mobile pur, le seul qui n’enferme à aucun degré la récompense de l’action et laisse tout le soin de la récompense au Père qui est dans le caché, qui voit dans le caché. À condition que ce soit l’obéissance à une nécessité, non pas à une contrainte (vide terrible chez les esclaves).

Ainsi, souvent, l’action bonne est la seule possible car elle tombe sous le sens de l’évidence (en tout cas comme je l’interprète: c’est une manifestation d’une nécessité supérieure qui nous dépasse).

Je pense que l’empathie peut s’apparenter à une capacité qu’on travaille. Pour moi, loin d’être innée, mon souci de l’autre résulte de mon exposition prolongée à lui. Je ne suis que très peu sensible à des choses que je ne n’expérimente pas directement. En étant au contact de gens qui diffèrent de moi, j’ intègre une partie de leurs existences dans la mienne. Je ne peux plus ignorer en conscience ce qui les blesse, et j’expérimente leurs joies.

Quand il est pertinent de se couper de l’autre

Il n’est pas possible de tenir mon propos sans parler d’épuisement de l’affection (et je dois à mon moi passé qui est passé par plusieurs burn-out militants un peu plus de recul).

À force de voir le mal sur lequel on pense avoir peu d’emprise, je me sens désarmé de ma capacité à aimer et à m’intéresser à autrui.

Développer mon empathie prend du temps, et c’est souvent coûteux. Parfois, elle doit être mise en sourdine. Un médecin de mes proches travaille en soins palliatifs : si son empathie n’était pas un minimum tempérée, le décès de ses semblables poserait un choc moral très lourd. Il est parfois nécessaire de se couper de notre sensibilité : être en empathie de souffrance sans possibilité concrète d’agir m’est très pénible, et relève d’une forme de martyrisation personnelle aux relents de catholicisme mal digéré qui me fatigue (c’est en partie pour ça que j’ai du mal avec La Pesanteur et la Grâce).

Alors que faire?

Je parlerai peut-être dans un autre billet de comment développer la capacité à en avoir quelque chose à faire. En attendant, voilà ce que ça m’inspire.

Commencer petit. Prendre des nouvelles de gens sur un groupe discord qu’on fréquente. Discuter plus souvent avec de la famille. Voir si je peux filer un coup de main à ses voisins, ne jamais laisser filer une opportunité de filer un coup de main ou d’écouter si j’ai le temps et l’envie.

Commencer heureux. Il est antinomique de faire le bien en se faisant du mal. Si l’engagement pour les autres est un travail avec ses mauvais moments, il s’agit aussi (et surtout) de s’accomplir dans ce qu’on fait. Ne pas hésiter à commencer avec quelqu’un qu’on apprécie. Développer ses propres envies ou mettre un hobby au service d’un engagement.

Commencer ensemble. Si on veut faire le bien, on arrivera beaucoup plus loin ensemble. « Tout seul on va plus vite, ensemble on va plus loin ». La confrontation avec un groupe peut être intimidante, mais elle aide très fort. Être plusieurs à ressentir une injustice, ça aide à la gérer émotionnellement ensemble, et à faire de premiers pas pour s’organiser.

Pour finir, on va revenir à Warframe. Je trouve que la cinématique de fin de l’extension « Whispers in the Walls » (spoilers, bien sûr) illustre suffisamment bien mon propos.


  1. En contradiction totale au fait établi que 51% des femmes victimes de viol connaissaient leur agresseur personnellement ↩︎

  2. Ce qui coupe d’ailleurs sous le pied la plupart des arguments formulant que la compétition est une nécessité pour la survie. ↩︎