Skelets numériques
Mon rant sur la gauche et le Covid
Ça fait plusieurs mois que je suis agacé par certaines publications de journaux de gauche rapport au COVID et au confinement. Le dernier en date, intitulé Le grand enfermement: de l’obéissance à l’oubli, de Théo Boulakia et Nicolas Mariot, est placardé sur tous les kioskes.
Note: l’article est disponible en version payante uniquement, je pourrai le partager sur requête.
Des contestataires bien silencieux
L’article est une discussion autours d’une étude sociologique1. Débutée en mars 2020 et encore en cours, l’étude consiste à faire remplir des questionnaire à des personnes pour étudier leur rapport au confinement, l’impact sur leur vie personnelle et leurs conditions de travail. L’article sépare les répondants en groupes de personnes suivant trois axes: leur comportement par rapport aux sanctions ayant eu court lors du premier confinement de 2020 (notamment la triche par rapport à l’attestation), le respect des recommandations sanitaires (port du masque et distanciation sociale) et au positionnement politique (critiques du gouvernement, applaudissements des soignant·es, etc.).
Parmi ces groupes, l’article désigne “les contestataires politiques”. Plutôt diplomés et exerçant des professions intellectuelles, plus politisées que la moyenne et de gauche, cette population est paradoxalement beaucoup plus respectueuse des recommandations légales et sanitaires que d’autres groupes. Le propos de l’article est de s’étonner que ce groupe de contestataire “s’écrase” devant les mesures de restriction de liberté (assignation à domicile), étant plus facilement protestaire.
Les auteurs avancent plusieurs facteurs: une acceptation généralisée de la situation car indiscriminée (tout le monde est logé à la même enseigne), un contexte “d’union sacrée” qui rend tout discours contestataire inaudible. J’en ajoute d’autres:
- l’imbrication dans les esprits entre les mesures sanitaires de distanciation et celles liées à la gestion autoritaire de la crise (l’état de l’art scientifique a mis un peu de temps à converger vers une caractérisation de la trasmission aéroportée par aérosols - le mesures gouvernementales ont couplé un appareil répressif et un soutien économique dantesque, le fameux Quoi qu’il en coûte
- je pense que les groupes diplômés ont un rapport conflictuel avec la police moindre que d’autres ce qui rend leur contestation moins fortes
- le message fort sur les travailleurs·euses de première ligne tendait à limiter la capacité à contester. Critiquer et manifester un régime de coercion, c’était indirectement abîmer un peu plus un système de santé déjà bien amoché.
Je vois l’article comme à charge envers son propre lectorat : les gens qui lisent le monde diplo appartiennent certainement à cette catégorie de personnes travaillant dans les professions intellectuelles, contestataires, de gauche.
Mon avis
Je ne suis pas super convaincu par l’argument.
Tout d’abord, l’étude originelle s’est étendue sur plusieures années (les résultats de l’enquête de 2024 ne sont pas encore sortis). Mais l’article semble ne prendre en compte que des résultats issus du premier confinement (la mention « un traitement statistique » sans plus de détails n’aide pas à clarifier la situation). En particulier, quelle part de ce groupe s’est opposée au pass sanitaire et était favorable à la vaccination obligatoire des soignants ?
Y’a un propos intéressant sur comment les protestataires arrêtent de protester. Ceci dit, je trouve que l’article pose un regard critique sans que ça ne soit trop élaboré et ignore énormément d’actions de contestation. Je pense aux brigades de solidarité populaire qui associaient anti-autoritarisme, acte de l’abandon de l’État des plus fragiles et soutien à la base. Et la notion de “protestation”, dans l’étude originelle, est basée sur du déclaratif d’un échantillon assez biaisé (plus de 58% de propriétaires parmi les répondant·es).
Pourquoi ce papier?
Plus généralement, ce qui m’a motivé initialement à écrire ce billet, c’était de marquer mon énervement quant à une partie de la gauche rapport à la gestion de la pandémie. Si l’article en tant que tel ne pose pas tant de soucis que ça à ce sujet (et j’admets être agréablement surpris), il s’inscrit dans une tendance globale. Un article cité en perspective est un brûlot confus qui parle d’une « société d’asociaux » qui équivaut inscription sur un reseau social détenu par des GAFAM et comportement asocial (?).
Il me semble dangereux de dresser un parallèle trop proche entre privation de liberté et politique de santé publiqu. Autant on peut 100% être d’accord que la gestion de la pandémie était nulle à chier parce qu’elle a laissé le flanc à plein de critiques de conspi, que le gouvernement ne savait pas sur quel pied danser, que le pass sanitaire est une horreur, qu’on a construit un édifice de surveillance de masse qui n’a pas été plus contesté que ça. C’est très vrai et très juste.
Autant, sérieux la gauche me saoule sur ce sujet. On a l’ipression que porter le masque en intérieur et le pass sanitaire c’est la même chose. Sauf que l’un est du soin collectif, l’autre un acte d’exclusion. Qu’il s’agisse du cheval de bataille de LFI de réintégrer les soignant·es qui refusaient la vaccination obligatoire, de l’abandon des personnes atteintes de COVID long et handies, la passivité du discours qui reprend les recommandations environnementales, jusqu’au milieux de gauche qui se veulent inclusifs mais qui ne font rien pour proposer des espaces de militance plus accueillants pour les gens qui souffrent de COVID long… grrr.
La gauche est supposée être du côté des opprimé·es. Ça inclut les personnes handi·es qui sont de fait exclues de l’espace social à cause de la levée des recommandations sanitaires. Il est crucial pour nos luttes qu’on ne confonde pas lutte contre l’autoritarisme et exclusion de nos camarades 2.
Autres articles à lire pour aiguiser le propos
https://www.monde-diplomatique.fr/2025/03/BOULAKIA/68143
se dire que le confinement doit être compris comme une succession de mesures
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https://vico.hypotheses.org/files/2021/05/VICO-Etudes-Resultats-07-2021-Obeissance-vs-transgression.pdf et plus généralement https://vico.hypotheses.org/94 ; cool et intéressante enquête avec beaucoup de lignes de fracture sur le rapport au confinement (axes jeunes/âgés, la surfatigue déclarée des femmes, etc.) ↩︎
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Parce qu’après ça donne des trucs comme du vitalisme à la Damasio et là on a perdu parce qu’on est juste en train de faire de l’eugénisme. ↩︎