Skelets numériques
Quelques réflexions sur la tolérance
C’est un peu passé de mode, mais avant que le fascisme puisse être ouvertement affiché et même honoré à l’Assemblée Nationale, j’entendais beaucoup de discours sur la tolérance. « Il faut tolérer les points de vue qui ne sont pas les tiens ». Le projet Fait qu’on parle dresse un portrait très inquiétant de la société française, polarisée au point qu’il faille organiser des rencontres avec des inconnu·es pour recréer un lien social.
J’essaie de détricoter ici mon rapport compliqué avec cette notion.
Tolérer est toujours circonstancié
La tolérance, c’est un « état d’esprit de quelqu’un ouvert à autrui et admettant des manières de penser et d’agir différentes des siennes. »1, ou encore « Le Respect de la liberté d’autrui en matière d’opinions et de croyances ». La deuxième définition me semble la plus intéressante, mais c’est souvent la première qui est convoquée.
Je remarque d’abord que la tolérance ne peut venir qu’avec la notion de limite. Jusqu’à où je tolère une action ou une pensée qui me dérange. S’en déduisent immédiatement une notion d’effort. Qu’est-ce que ça va me demander de tolérer une autre opinion? Quels compromis je suis prêt à faire dans les espaces que je fréquente et les personnes que je côtoie? Les opinions et les actions ne se font jamais dans le vide: elles sont le produit de la société où elles s’expriment. Il n’est pas possible d’être de gauche « dans l’absolu » : d’abord parce qu’être de gauche regroupe énormément d’idées différentes, mais aussi parce que la définition varie dans le temps 2.
Deux exemples issus de mon expérience personnelle. Le premier concerne mon militantisme pour une sécurité sociale de l’alimentation. Ce militantisme prend sa source dans mon éducation dans une famille bourgeoise, française, plutôt de gauche, attachée au service public. Autant de conditions matérielles qui situent mon engagement, et le délimitent en quelque sorte. Je vais considérer comme normal quelqu’un qui questionnera ce projet et je serai ouvert à une discussion sur les modalités pratiques de mise en place du projet, je serai heureux qu’on me pointe certaines limites du modèle.
Le second exemple concerne mon appartenance à la catégorie « queer ». J’entends un membre de ma famille parler de « travelos ». Relayer des immondices transphobes et homophobes entendues je ne sais où. Être méfiantes quand je propose de garder mon neveu. Me demander de ne pas me maquiller pour les fêtes. Je suis attaqué dans ma chair pour ce que je suis. Ça semble beaucoup moins acceptable, non?
C’est une illustration du paradoxe de la Tolérance illustré par le philosophe Karl Popper, que je reproduis ici
… la tolérance illimitée ne peut que conduire à la disparition de la tolérance. Si nous accordons une tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas prêts à défendre une société tolérante contre les assauts des intolérants, alors les tolérants seront détruits, et la tolérance avec eux… Avec cette formulation, je ne veux pas dire, par exemple, que nous devrions toujours réprimer les philosophies intolérantes ; tant qu’il nous est possible de les contrer par des arguments rationnels et de les tenir en échec grâce à l’opinion publique, les interdire ne serait certainement pas judicieux. Mais nous avons intérêt à revendiquer le droit de les réprimer si nécessaire, même par la force ; car il se peut fort bien qu’ils n’acceptent pas la confrontation d’arguments rationnels, et dénoncent d’emblée toute argumentation
Être tolérant n’a de sens que si la personne en face va effectivement en faire preuve. Le racisme étant par essence une intolérance, espérer une concession sur un sujet de tolérance d’autrui est voué à l’échec.
Aller vers l’autre, oui, mais pour aller où?
L’injonction à la tolérance est quelque chose qui nous est demandé: respecter l’expression d’un certain discours, accepter son existence et ne pas le remettre en question, en tout cas pas trop fort. Si je l’ouvre en insistant sur mon maquillage, je mettrai mal à l’aise. Comme si l’inconfort ressenti face à une personne qui se maquille devait être plus grave que l’euphorie de genre que j’ai ressenti quand j’ai posé mon liner.
On s’attend, quand on demande de faire preuve de tolérance, à ce qu’on fasse l’effort d’aller vers notre adversaire. La vertu qu’on imagine, c’est pouvoir se rencontrer à mi-chemin pour parvenir à une nouvelle vue plus complète d’une situation. Dans [[Cinq chemins de pardons]] d’Ursula K. Le Guin, un des personnages exprime en première lecture cet idéal.
Nulle vérité ne peut rendre fausse une autre vérité. Tout savoir est une partie du savoir global. […] Quand on a vu le motif général, on ne peut plus prendre la partie pour l’ensemble.
On pourrait y lire une vertu dans le débat d’idée, où la rencontre de deux opinions en produisent une nouvelle qui se renforcent.
Mais parfois des opinions sont immiscibles. Une opinion tolérante ne peut pas être conciliable avec une opinion intolérante. Un féminisme qui se définit comme l’entreprise d’obtenir pour les femmes le plein contrôle de leur corps et de leur destinée ne peut être miscible avec une opinion qui revendique une place hiérarchique des femmes sous les hommes indépendamment des désirs de celles-ci. Et aucun débat démocratique ne pourra le résoudre, car ces idées partent de présupposés trop profonds pour être résolus.
Je pense avoir fait depuis longtemps le deuil d’une société harmonieuse où il serait possible de résoudre tous les désaccords. Non, on ne sera pas d’accord sur l’absence de hiérarchies entre humains, sur la nécessité de la redistribution des richesses, ou sur le droit à tout le monde d’exister sans que ça ne soit un combat de tous les jours. Dans la citation plus haut Le Guin, il ne faut pas tomber dans le piège de la fausse équivalence entre une revendication à l’existence et l’opposition à celle-ci. Mon existence n’est pas une opinion, et j’avance qu’une lutte pour l’émancipation apportera toujours plus à la société qu’une répression contre l’existence de ses membres.
Un peu de féminisme et d’antiracisme dans ma tolérance?
En fait, si j’apprécie la capacité à être tolérant, il me semble qu’on demande un peu trop souvent aux même personnes d’être tolérantes. Je rapproche l’injonction à la tolérance avec une autre ici: celle de l’injonction au débat.
L’injonction au débat est une tactique surtout employée par la droite et l’extrême-droite (et d’autres idiots utiles) sur les progressistes (comprendre: les féministes et les antiracistes). On demande constamment aux femmes, aux personnes racisées, aux queers de justifier leurs idées, leurs posture, de dénoncer la moindre brebis galeuse dans leur rang. Y répondre est épuisant et d’une utilité questionable quand on ne s’adresse qu’à un opposant. L’injonction au débat peut dans un cas extrême silencier, quand la personne à qui on demande de se justifier n’a pas les ressources symboliques et culturelles pour se « défendre » en public.
Quand on demande aux personnes racisées de faire preuve de tolérance pour l’oncle raciste de la famille, on leur demande d’accepter de subir des violences à répétition, de faire preuve de retenue. Et donc, en fait, quand on demande de faire preuve de tolérance, on amène parfois des espaces à se vider de certaines catégories de personnes. Lesdites catégories sont celles dont l’existence est mise au même niveau que le confort d’exprimer une haine envers elles.
En tant qu’alliés, donc, l’injonction à la tolérance constitue un piège dans lequel il ne faut pas tomber. C’est notre taf de l’ouvrir, potentiellement en étant plus outragé qu’on ne l’est vraiment, pour laisser un espace d’existence à nos camarades. Si on ménage notre confort et qu’on refuse le conflit, alors on fait implicitement le choix de laisser à la marge nos camarades d’espaces où les oppressions sont banalement normalisées - et ces espaces sont nombreux (une réunion entre familles, amis, collègues)…
Donc en fait, impossible de discuter avec toi?
J’avance plusieurs choses. J’ai des convictions et des valeurs qui me façonnent et qui sont non-négociables. Discuter de la pertinence de laisser mourir des personnes handicapées, de pratiquer une ségrégation raciale ou genrée n’est pas un sujet de discussion pour moi, ce sont des postures que je combats avec tout ce que je peux mobiliser comme énergie.
Ensuite, donc, ma tolérance dépend de la volonté perçue en face d’être ouverte à la discussion ainsi qu’au niveau d’éducation de la personne. Il m’est beaucoup plus facile d’être tolérant envers un proche que je sais bien intentionné mais qui répète des clichés entendues par ailleurs, plutôt qu’un·e inconnu·e sur internet (phénomène qui relève d’une tactique de choix d’éducation décrite dans ce billet).
Si je prends du recul, l’injonction à la tolérance procède d’un souhait légitime de préserver une société basée sur l’entente mutuelle. Suivant cette conception, les sujets peuplant une société ne sont pas nécessairement d’accord entre eux, mais peuvent suspendre leurs désaccords pour l’intérêt collectif (quels désaccords et que signifie l’intérêt collectif ici?). Il y a une panique, dont je ne sais pas encore si elle est fondée ou pas, sur une perte de lien social et la perception d’une polarisation qui remettrait en question ce modèle de société de la tolérance. L’injonction à la tolérance procèderait donc d’une tentative de préserver un lien social. Je pense qu’il existe énormément de possibilités de rencontre avec des gens (associations, lien social, aide à la personne) pour justement réparer et préserver le lien social, matériellement je veux dire. Plutôt que me forcer à écouter le tonton raciste, je préfère aller faire de l’éducation populaire, soutenir des squats et faire des soupes populaires. Ça me semble une bien meilleure discussion à tenir avec d’autres personnes.
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À titre d’exemple, le nationalisme était une idée foncièrement acceptée et encouragée par les forces progressistes pendant une bonne part du XIXe siècle. ↩︎
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