La Sociale

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Première publication le 10/11/2024
Dernière modification le 17/11/2024
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Avancement: non-précisé
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Tags liés à cet article: communisme sécurité sociale

La Sociale

La sociale est un documentaire réalisé par Gilles Perret qui retrace l’histoire de la sécurité sociale en France. Par différents témoignages, il montre les grandes étapes de la constitution de la Sécu, ses grandes figures, les attaques auxquelles elle fait face et les conséquences concrètes sur la santé.

Intervenant·es

Ambroise Croizat, un métalleux devenu ministre du travail

Le docu met en lumière une figure relativement méconnue du grand public: Ambroise Croizat, ministre du travail et de la sécurité sociale de 1945 à 1951. Il est considéré comme l’un des fondateurs de la “sécu”. Par les témoignages de Jolfred et Michel, on en apprend un peu plus

Croizat est né dans une famille d’ouvriers en Haute-Savoie. Après le départ de son père pour la guerre, il s’embauche à 13 ans à l’usine en région Lyonnaise, et se syndique. Gravissant rapidement les échelons de la CGT, Croizat est élu député de la Seine en 1936 lors de l’arrivée du front populaire. Lors du désavouement des communistes par la signature du pacte Germano-Soviétique de 1939, Croizat et ses collègues députés sont destitués de leurs droits civiques, emprisonnés pendant cinq ans et envoyés au bagne à Alger. C’est après la libération par les américains en 1942 que Croizat rejoint de Gaulle, qui fonde à Alger son Conseil de Libération Nationale. En août 1944, Croizat rentre en France et est mandaté pour implémenter les recommandations du Conseil National de la Résistance sur la sécurité sociale.

Épaulé par le haut-fonctionnaire gaulliste Pierre Laroque et, surtout, une énorme force d’auto-organisation ouvrière, ils travaillent à mettre en place un régime de sécurité sociale.

(y’a de jolis shots de la bourse du travail à Paris)

D’où on part, et où on va

On pourra se référer à ma fiche de lecture sur La bataille de la sécu pour une description un peu plus fournie. À l’époque, les dangers que constituent les accidents du travail, la maladie (où on est pas payés pendant ses soins) est source de détresse et de peur du lendemain. Les premisses de la sécu se voient dans l’existence de quelques caisses de sécurité sociale obligatoires, qui ne concernent que les ouvriers les plus précaires (une pauvre politique, donc). La mutualité et les caisses de secours mutuel représentent deux modes de dispense de la santé, imparfaites et difficilement acceptées (les patrons menacent de délocaliser (déjà!) dans les colonies à cause de la hausse du coût du travail).

Note

Il y a un consensus remarquable qui unit les principales forces politiques de l’époque: le MRP, les Gaullistes, les socialistes et les communistes: “organiser rationnellement une société juste et solidaire”.

Il n’y a pas d’égalité sans solidarité. Il n’y a pas de liberté sans protection. (Colette Bec)

L’ordonnance d’octobre 1945, qualifiée de “véritablement communiste” par Reichmann, acte le début de la sécu. Mais tout reste à faire.

La sécurité sociale comme une révolution

La sécurité sociale souhaite soustraire aux cotisants quatre “grands dangers de précarité”: la maladie professionnelle, la santé, la vieillesse et la famille. Les directives s’inspirent du Rapport Beveridge, rédigé en 1942 par un lord anglais. Ce document est une source d’inspiration majeure pour nombre de systèmes de santés européens. Une différence fondamentale avec la vision anglaise, ce sont les modalités de gestion. Dans l’organisation de la Sécu, la tutelle exclusive de l’État est considérée comme peu fiable. On préfère mettre en place un système séparé: les caisses de sécurité sociales, financées par des cotisations salariales.

Le documentaire insiste beaucoup sur cette différence et elle mérite qu’on s’y attarde. En effet, un contrôle de l’État par des taxes et une loi budgétaire (comme on assiste à l’heure de rédaction de ce billet) est jugé trop dangereuse. Un État conservateur pourrait ainsi décider de réduire le financement d’une Sécu. C’est pourquoi les caisses sont gouvernées par des représentants des travailleurs·euses (syndicats en grande majorité) à 75%, et des représentant·es du patronat à 25%. En 1946, les Caisses manipulent un budget équivalent à celui de l’État; et ça continuera à augmenter. L’État n’a qu’un rôle très marginal dans les caisses, au début. On assiste ainsi à la naissance d’une démocratie sociale entièrement parallèle de la démocratie parlementaire, “des gens en costume” si on veut.

Grâce à l’effort de militant·es comme Jolfred, des bureaux de sécu sont ouverts un peu partout; les régimes des centaines de caisses différentes sont unifiées sous le régime général. Grâce à l’argent La vie change.

Espérance de vie Mortalité infantile (décès pour 1000 naissances)
1945 45 108
1960 70 37

Les menaces à la Sécu

De Gaulle n’apprécie pas que des communistes soient autant aux manettes et décide de démissionner en 1946. Le patronat et les syndicats de médecins libéraux sont vent debout contre la Sécu. On parle du trou de la sécu dès les années 60.

Note

Le vrai débat de la Sécu, c’est de faire l’équilibre entre les responsabilités individuelles et collectives. Parler du trou de la sécu, c’est pousser la discussion vers la responsabilité individuelle. (Frédéric Pierru)

Ce que ça veut dire: la sécu, c’est un salaire socialisé. Un choix collectif de solvabiliser les risques de chacun (via notamment le financement via les cotisations). Si on bouge le curseur vers la responsabilité individuelle, ça veut dire que les personnes doivent supporter sur leur propre budget le reste à charge des dépenses de santé. Ce qui est très bien quand on est jeune, moins quand on vieillit (le docu présente la suite d’une conférence de Reichmann, où les participant·es comparent les avantages d’assurances privées. Assurances qui refusent d’assurer des diabétiques et autres maladies chroniques, alors que 10% de français souffrent de telles maladies…)

En 1967, c’est la parité de représentation dans les Caisses (50% de syndicats, 50% de patronat). Les divisions syndicales de l’époque permettent au patronat de s’allier avec des syndicats alignés avec eux pour obtenir une majorité. C’est ainsi qu’on observe des reculs (tickets modérateurs, reste à charge, perte de souveraineté des syndicats dans les caisses).

En 1991 et 1995, l’État invente la CSG (Contribution Sociale Généralisée) qui lui permet d’exercer un contrôle sur le financement de la sécu via une taxe. C’est l’entrée définitive de l’État au financement

Ce que le définancement de la sécu fait aux hôpitaux

Anne prend un exemple concret du traitement contre l’hépatite C à l’hôpital. Ce traitement coûte 48000€ pour deux semaines, et nécessite donc la réunion d’un comité interdisciplinaire pour décider de son application. La raison de ce coût élevé? Le groupe Gilead rachète l’entreprise Pharmacet via une manipulation boursière et, ce faisant, augmente le prix du traitement contre l’Hépatite C. Il semble absurde que les sécus solvabilisent les errements boursiers de Gilead…

Note

Les maladies chroniques ne sont pas “bien payées” […] c’est à dire que leur support n’est pas rentable. […] On ne peut pas dire qu’on produit de la santé, c’est quelque chose qui n’est pas un bien de consommation. On doit réguler ce qui permet aux gens de vivre. […] On a des gens, puisque ce sont les payeurs, ce sont eux les décideurs. Mes collègues et moi on perd un peu de notre âme à ça. […]

Le futur de la sécu?

Malgré l’état actuel du monde, la sécu résiste encore et toujours (et fournit un filet de sécurité dont on a éprouvé l’intérêt au début de la pandémie de Covid-19 (pandémie qui n’est pas finie, cf Autogestion sanitaire COVID)).

Bernard soutient que nous avons beaucoup plus de tremplins révolutionnaires que n’en avaient Croizat et les Cégétistes de l’époque: le CDI, les conventions collectives, l’attachement à la sécu (vers une Sécurité sociale de l’alimentation (SSA))?

Le documentaire finit sur une séquence au sein de l’École Nationale de la Sécurité Sociale, où les haut-fonctionnaires en charge de l’administration de la Sécu sont formé·es. Jolfred y témoigne quelque chose d’important: “ce que j’ai fait moi, ce n’est pas exceptionnel, parce qu’on était 90 à faire ça partout en France”. Si il est difficile d’imaginer un mouvement révolutionnaire émergent d’une école de formation de l’État, on peut rester optimistes sur le fait que la sécu peut servir de base à d’autres révolutions sociales.

Remarques et critiques perso

Petit glossaire utile