Skelets numériques
Ma réactance face au véganisme
On m’a récemment mis sous la main sur deux-trois ressources qui parlent de véganisme:
- une vidéo de monsieur Phi qui présente l’antispécisme selon la vision du philosophe Peter Singer
- le bouquin Le souci avec le miel de l’Instagrammeuse Franche Hirsute
Je ne vais pas résumer le livre ni la vidéo. À la place, je vais documenter comment ma réactance par rapport au véganisme s’est manifestée, et comment je me comporte avec. Je remercie très fort Tiphaine, Azaliz et mes colocs pour me mettre le juste niveau de pression sociale, leur patience ainsi que les riches (et trop nombreuses pour les compter) discussions autours des pratiques véganes.
Antispécisme, véganisme, fléxitarien (lol)?
Ce que j’ai tiré de la vidéo, c’est d’abord une définition du spécisme:
Être spéciste, c’est traiter des intérêts similaires de façon différente en fonction de l’espèce. “L’intérêt” pour une espèce s’entend ici comme la satisfaction de besoins vitaux fondamentaux, tels qu’avoir accès à de la nourriture et de l’eau en quantité et qualité suffisante. Comme on lutte en général pour un peu plus que la survie, on peut aussi considérer que l’intérêt pour une espèce consiste à avoir la meilleure qualité de vie possible. Ainsi, avoir une vie sociale correspondant aux critères de l’espèce constitue un intérêt pour l’espèce.
On est donc spéciste si, par exemple, on considère que les humains ont le droit à avoir des libertés dans leur vie sociale (sociabiliser avec qui iels le souhaitent), mais qu’on nie le droit de cette liberté pour les poules par exemple. Ou qu’on considère que les humains devraient avoir droit à la liberté de circulation parce que ça leur permet de développer des liens sociaux à distance, mais qu’on nie ce droit à des animaux qui ont besoin de bouger pour sociabiliser (les chevaux, par exemple).
Les pratiques vegan regroupent beaucoup de réalités différentes (certaines qui me semblaient assez peu correspondre à mes sensibilités personnelles; la plupart des exemples de personnes vegan que j’ai eue autours de moi n’étaient pas franchement bonnes prosélytes, et transmettaient un imaginaire de “retour à la nature” qui me laisse assez indifférent).
Ce que je souhaite in fine atteindre comme pratique se définit ainsi:
- n’acheter aucun produit d’origine animale dans mon alimentation personnelle et le textile que je porte
- ne préparer que de la nourriture remplissant le critère précédent
- me former sur les alternatives aux pratiques impliquant de la souffrance animale
- informer d’une façon la plus pédagogue et compréhensive possible de la souffrance banalisée du complexe agro-industriel
Un dernier point: depuis un mois, je suis l’humain d’un chien que j’ai acheté en élevage. Il s’agit là d’une contradiction par rapport aux pratiques auxquelles j’aspire. Je ne prétends pas être parfait, ni gérer cette incohérence de manière satisfaisante. À tout le moins, vivre avec un animal et établir un contact affectif prolongé avec lui m’a peut-être poussé à requestionner mon rapport au véganisme. C’est une pensée comme ça, mais une société où le passage à l’âge adulte serait conditionné à s’occuper correctement d’un animal serait probablement moins cruelle envers ces derniers.
Sur le changement de modèle d’agriculture
Après avoir visionné la première vidéo de l’argument de Singer, force est de l’admettre: j’étains convaincu qu’il n’était pas possible de justifier le spécisme comme pratique morale. Dès lors, je me suis questionné sur l’apparence d’une société qui serait entièrement antispéciste. C’est à dire une société dans laquelle l’humanité considèrerait au même niveau les intérêts des animaux et les siens. Une telle conception exclut, de fait, l’élevage.
Est-ce que l’élevage est nécessaire à l’humanité?
Il y a quelques années, j’ai passé deux semaines en stage non-rémunéré (pratique connue sous le nom de woofing) chez un agriculteur poly-éleveur / minotier en biodynamie. Durant ces quinze jours, j’ai nourri des veaux dédié à l’abattoir, conduit une épandeuse à fumier, fait du bouche à bouche à une chèvre qui avait un problème cardiaque, participé à un échange de semences pirates et flingué mon rythme de sommeil.
Cette expérience - la première confrontation avec le métier d’agriculteur pour moi - m’avait à l’époque interrogé sur les rapports que l’humanité établissait avec les autres espèces autours d’elle. À l’époque, j’en avais tiré l’idée que l’agriculture était une pratique ancrée dans “l’ADN” même de notre espèce. Que le développement de l’humanité était conjointe à celle de l’agriculture, dont l’élevage avait une part prédominante. Si le végétarisme permettait de se passer d’une part de souffrance animale, il était, en un sens, “peu naturel”. Il me semblait donc difficile d’imaginer un futur sans élevage1. Ce raisonnement, assez peu construit il faut le dire, était suffisamment ancré chez moi pour que je ne le remette pas en question.
Un autre élément qui me chagrinait, c’est la perte d’emploi des éleveur·euses. Dans mes autres sphères de militance, il existe une tension (non-résolue) entre revaloriser le travail paysan et l’existence de l’élevage. La question de “quelle agriculture on veut” revient régulièrement (et par certains aspects, est fondamentale) quand on milite pour une sécurité sociale de l’alimentation.
L’objection semble, avec le recul, assez limitée. Vous me mettez il y a une vingtaine d’année, et je fais partie des objecteurs·ices à l’agriculture bio parce que ça mettrait en danger les emplois des chimistes de Monsanto2! Par un puissant manque d’imagination, je me suis alors dit qu’une société entièrement végane n’était pas possible.
Pour une autre agriculture, et une autre humanité?
Dans un projet de sécurité sociale de l’alimentation, le conventionnement démocratique permettrait de financer une transition vers une agriculture réduisant au maximum la souffrance animale. Après tout, la Politique Agricole Commune (PAC) a bien entièrement transformé l’agriculture paysanne et familiale en véritable industrie. Un tel basculement des usages peut donc se reproduire. C’est une parole compliquée à porter face aux agriculteur·ices qui constituent déjà un corps de métier particulièrement sous pression, avec des conditions de travail difficiles. Je ne sais pas encore comment je modulerai mon discours.
Si notre société occidentale est effectivement construite autours de l’agriculture, Wengrow et Graeber dans Au commencement était… une nouvelle histoire de l’humanité ont montré qu’il ne s’agissait pas d’un invariant de ce que j’appelle “humanité”. Des sociétés se sont développées sans agriculture, ce qui rassure (un tantinet) ma supposée inquiétude.
Enfin, on gagne à rentrer dans la nuance de ce qu’on entend par agriculture, sous l’angle de la souffrance animale. C’est 50 milliard de poulets qui sont tués par année dans le monde 3 à cause de l’industrie de la viande. Or, dans un monde industrialisé où les occidentaux se procurent leur subsistance majoritairement via des modes de production et d’approvisionnement globalisés, la viande est très largement optionnelle. Dès lors, la question de la justification de ce massacre de masse se pose.
Et l’action individuelle?
Je pense avoir partiellement intériorisé le discours de gauche écologiste radicale fustigeant l’action individuelle, type pipi sous la douche. De plus, le militantisme avec lequel je suis le plus confortable me pousse à considérer des tendances macroscopiques, à donner des formations sur des gros systèmes (comme le système agro-industriel).
D’où un réflexe intellectuel malheureux qui consiste à considérer négativement tout projet de société que je peine à voir adopter au plus grand nombre. Et donc, à ne pas faire de mouvement individuel pour voir opérer ce changement. En vérité, si je suis effectivement convaincu du bien-fondé du véganisme, il m’appartient de construire un bout de ce projet de société (que ça soit dans la fondation de restaurants, la préparation de repas collectifs vegan, etc.).
Mais, et l’insuline?
Un autre exemple qui me venait en tête, c’est celui de l’insuline de porc. Jusqu’en 19824, l’insuline était produite par extraction directe du pancréas de bœufs et de porcs. Le diabète de type 1 étant une maladie mortelle si non traitée, il existe donc un argument raisonnable de nécessité vitale pour un humain de recevoir régulièrement une dose d’insuline. Je n’ai pas encore trouvé de détails précis sur le processus d’extraction d’insuline animale; mais il semble raisonnable de penser qu’il est probablement extrait de pancréas d’animaux décédés, ou issus d’une filière d’élevage.
Une position antispéciste absolue consisterait à dire que l’intérêt à vivre des humains ne justifie pas de violer l’intérêt à vivre d’un animal, et à refuser donc que l’insuline de porc soit extraite. Échec et mat’ le végan, je ne suis pas d’accord avec toi donc ton idéologie est pourrie et je ne l’adopterai pas!
Je m’emprisonne tout seul dans le sophisme de la solution parfaite, où passer au véganisme ne permettrait pas à des personnes de bénéficier d’un traitement médical vital. On se rend compte de la faiblesse de l’argument. Bien évidemment, il ne s’agit pas de nier que les situations où les intérêts d’un humain et d’un animal sont strictement contraires, il est compliqué d’arbitrer. Cependant, l’insuline de synthèse est la seule commercialisée en France depuis le début du XXIe siècle. Je me constitue donc un homme de paille idéologique qui n’est plus valide depuis au moins trente ans. Bravo à moi.
Un·e camarade m’a gentiment souligné que quand bien même on aurait des cas de conflit d’intérêt direct entre humains et animaux, il en existe des beaucoup plus évidents. L’élevage en est un. Donc plutôt que de se focaliser sur des cas limites, considérer les évidences que la pratique végan cherche à résoudre.
Passer pour un relou
Un autre nœud du problème, c’est le contact social. Si j’ai confiance dans ma capacité à me préparer de la nourriture 100% vegan, il est plus délicat de garder cette pratique dans une société non-végane. Spécifiquement en France, où l’identité nationale repose fortement sur la consommation de fromages, vins et viande “du terroir”. Et dans la mesure du possible, j’aimerais que mes convictions ne m’aliènent pas trop de mon cercle social. Ne plus pouvoir aller à la cantine avec les collègues engendre une perte d’interaction sociale - difficle pour moi qui déteste être exclu. Et stratégiquement, rester dans une chambre d’écho semble peu utile si je souhaite effectivement persuader plus de gens de limiter la souffrance animale.
Il s’agira donc de demander des alternatives végétaliennes lors de toutes les occasions possibles; même si ça implique manger une assiette de légume nulle, subir des quolibets ou devoir se justifier5.
Je ne souhaite pas reproduire l’expérience des mauvais prosélytes vegan. Si passer au véganisme par rapport au végétarisme s’est fait sur des bases morales, il me semble particulièrement délicat de faire reposer un argumentaire sur ces bases seules. D’une part, les arguments moraux me semble n’avoir de portée qu’auprès de gens qui estiment notre opinion à minima. Si un•e inconnu•e dans la rue émet un jugement moral sur ce que je fais, il y a de grandes chances que j’écarte l’objection.
Des arguments sur la santé et la réduction de l’empreinte matérielle semblent plus facilement entendable. La préface de Vegan, de Marie Laforêt , écrite par le Dr. Jérome Bernard-Pellet, offre plusieurs sources primaires indiquant qu’un régime végétalien prolonge l’espérance de vie, comparativement à un régime végétarien, lui-même meilleur pour la santé qu’un régime omnivore. Le coût écologique d’un régime végétalien comparativement à un végétarien est moins évident pour moi.
Charge mentale et petits plaisirs
Devoir surveiller les listes d’ingrédients quand je fais les courses représente une charge supplémentaire dont je me passerai bien - la quantité de produits qui contiennent de la poudre de lait ne cesse de m’étonner; et pourquoi mettre de la cire d’abeille dans la composition d’un sac à gâteau?! Oui, c’est relou. Mais c’est temporaire, dans la mesure où bannir certains produits que je consommais est un processus ponctuel. Une fois identifié des substituts à mes habitudes alimentaires, je n’aurai plus à m’en préoccuper.
J’aime bien me prendre une viennoiserie de temps en temps comme récompense/doudou d’une journée difficile. Abandonner cette habitude risque d’être un peu difficile. Il s’agira de trouver d’autres petits plaisirs facile à se procurer (des bonbons, du pain avec de la confiture?).
“Oui mais tu vas devoir prendre de la B12 toute ta vie?”
Je n’ai jamais réellement considéré que c’était un problème, donc c’est légèrement hors-scope de ce post déjà beaucoup trop long. Je remercie Agate d’avoir un jour pointé vers différentes ressources indiquant qu’un complément en B12 était nécessaire même en étant végétarien; j’ai donc commencé à taxer les réserves de la coloc.
Et puis… je suis déjà médicamenté à vie à cause de ma dépression, donc ajouter un cachet à prendre ne représente pas un effort monumental.
L’argument sous-jacent exprime une crainte de dépendance aux producteur·ices de B12. Cette crainte est légitime, mais elle n’est pas spécifique au véganisme. Les personnes médicamentée sur une longue durée - diabétiques, traitements hormonaux, troubles psy - sont déjà sous cette dépendance. D’où l’intérêt de lutter pour sortir les productions de soin du marché; de faire une sécurité sociale.
Vegan globalisé?
Ce bout de post n’est pas finalisé
Mode de production de la B12?
Est-ce qu’être vegan c’est ok selon une perspective antiraciste? À quel point un mode de vie vegan occidental est plus nuisible qu’un mode de vie omnivore occidental? Est-ce que je ne participe pas à la perpétuation d’exploitations, voire le renforcement de mécaniques d’oppression?
Est-ce que demander à des gens de sortir de leur culture quand iels subissent déjà un déracinement et des oppressions c’est malin?
Investiguer avocat, cajou, pois-chiches et autres légumineuses.
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Étonnamment, ça ne m’a pas empêché de devenir quasi-végétarien juste après cette expérience. ↩︎
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L’analogie a ses limites. Là où il est établi que Monsanto détruit le sol et nous empoisonne, il est moins évident qu’un·e éleveur·euse a un effet néfaste sur l’humanité. Il participe à la nourrir, n’est-ce pas? Il n’en demeure pas moins qu’il a une activité immorale selon une perspective antispéciste. Ce n’est pas parce qu’une activité est inscrite profondément dans une tradition et qu’elle emploie un grand nombre de personnes qu’elle en devient morale. La nécessité peut expliquer la persistance de certaines pratiques. En 2025 en France, l’immense majorité de la nourriture consommée provient de circuits de production et distribution industrialisée. Nous n’avons donc pas besoin de chasser pour survivre. ↩︎
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J’admets que la qualité de la source n’est pas géniale, mais j’ai vu ce chiffre dans une planche de la BD Les vieux fourneaux. Une source un peu plus crédible (le site de l’Agreste qui compile des statistiques sur l’agriculture pour le gouvernement indique entre 60 et 80 millions de poulets par mois en France en 2024. ↩︎
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Source: https://www.federationdesdiabetiques.org/federation/actualites/les-insulines-au-21e-siecle et https://shs.cairn.info/revue-hegel-2014-2-page-208?lang=fr&ref=doi ↩︎
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Dans ce genre de cas, une bonne manière de détourner la discussion, c’est de demander une justification en retour. “Pourquoi tu estimes que ton alimentation justifie de la souffrance animale alors qu’il existe des alternatives?”. De grandes chances qu’une telle approche ferme la discussion plutôt que ne l’ouvre, mais mes ressources en patience sont limitées. ↩︎