Temps en bouteille

Temps en bouteille

29/03/2020

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Il était une fois un petit garçon. C’était un petit garçon à la fois comme les autres, et à la fois unique en son genre. Il aimait jouer aux jeux vidéo, se faire raconter des histoires par sa grand-mère, manger des gâteaux et dormir chez ses copains.

Un jour, il se réveilla enfermé dans une bouteille. C’était une très jolie bouteille, en verre brut, du genre à avoir quelques bulles d’air emprisonnées dans la paroi. Elle était de la couleur de la résine que suent les arbres d’automne; et en l’explorant, le petit garçon compris qu’elle était allongée, avec plusieurs étages délimités par des bourrelés de verre. Le bouchon qui marquait l’unique sortie était bien vissé, et le petit garçon n’était pas assez fort pour l’actionner. Elle était opaque, si bien que la seule lumière provenait de petites ampoules, disposées dans des cavités creusées à même le verre, et qui éclairaient l’intérieur. La bouteille contenait tout le nécessaire. Il y avait son coffre à jouet, sa bibliothèque et ses peluches. Sa baignoire, avec le savon senteur vanille-caramel, était dans un coin d’où sortait une petite cascade, et il y avait de quoi manger pour aussi longtemps qu’il le désirerait.

Mais le petit garçon était seul. La première journée, il tourna en rond; ne sachant trop que faire. Il avait peur. “Pourquoi suis-je dans cette bouteille? Où sont mes amis? Et mes parents?". Ses peluches n’en savaient rien; elles lui firent autant de câlin qu’il voulait. La première nuit du petit garçon fût agitée, peuplée de peur d’abandon, de colère d’enfant et de pleurs etouffés.

“Je ne sais pas combien de temps je resterai dans cette bouteille”, dit-il le lendemain à ses peluches. J’ai peur et je ne sais pas ce que je peux faire.” Il n’avait plus pour s’endormir le pas de son père qui essayait de ne pas le réveiller en allant dormir, ou de sa mère qui sortait de sa douche. L’odeur de laque et de safran de sa grand-mère lui manquait. La sensation du coeur battant de ses copains et copines après avoir couru dans un champ, diparue également.

- N’aie pas peur, nous sommes ensemble, lui répondirent-elles. On a peur de ce qu’on ne connaît pas. Alors essayons de faire des choses que nous connaissons. Jouons et amusons-nous! Le petit garçon, rassuré, joua avec ses peluches. Il fouilla son coffre à jouet, et en tira des trésors qu’il pensait n’avoir jamais eu. Sa bibliothèque lui apparu comme une terre inconnue, qu’il avait le devoir impérieux d’explorer de fond en comble.

Le petit garçon se construisi ainsi des journées qu’il comprenait. Le matin: petit déjeuner avec les peluches, où on se racontait les rêves et on réconfortait ceux qui avaient eu des cauchemars. Ensuite, il faisait le tour de la bouteille en courant; trois fois dans un sens, et trois fois dans l’autre. Le midi, il cuisinait, en se souvenant des recettes de sa grand-mère et des techniques de son père. Les plats qui en résultaient n’étaient pas toujours très bon, mais le petit garçon apprit beaucoup de choses. L’après-midi, il lisait ses livres, anciens et nouveaux, et son imagination frétillait à chaque seconde. Enfin, le soir, il faisait son lit et s’endormait avec ses peluches.

Un jour, le petit garçon remarqua un petit tube qui dépassait d’une des parois. Il fit ce que tout enfant de son âge aurait fait à sa place, et souffla dedans. Soudain, la bouteille devint transparente. L’extérieur s’offra à son regard: un océan de bouteilles, toutes différentes. Il y en avait en verre, comme la sienne, qui prenaient de drôles de formes quand on les regardaient par les angles. D’autres étaient en plastique, et changeaient doucement de forme en rebondissant sur des récifs. Plus important encore: certaines bouteilles étaient transparentes, et il pouvait voir des personnes à l’intérieur! Certaines s’affairaient à faire comme lui des tours de bouteille; d’autres soufflaient dans le tube comme lui; encore d’autres dormaient d’un sommeil profond. Le petit garçon remarqua un clavier et des manettes. Il écrivit sur le clavier ce qu’il souhaitait le plus; et des lettres apparurent sur la paroi de la bouteille: “EN ROUTE VERS: LES PARENTS”.

Sa bouteille se trouva alors juste à côté d’une autre, rondelette et dotées d’anses larges. Elle semblait être faite de la matière qu’avaient les amphores où les grecs et les romains stockaient l’huile d’olive. Le petit garçon bondit de joie quand il vit ses parents à l’intérieur. Ils discutèrent longtemps, leur voix transmise par les tubes de leurs bouteille. La famille allait bien, mais tout le monde était embouteillé sans trop savoir pourquoi. Les parents lui dirent que la vie devait continuer malgré cela, et qu’il fallait toujours faire ses devoirs. Le petit garçon était si heureux de les revoir qu’il accepta de bonne grâce.

Il fit ensuite le tour des bouteilles de ses copains et copines; tout le monde allait bien, mais personne ne pouvait sortir. On ne savait pas combien de temps ça allait durer, mais il fallait bien continuer à vivre de toute façon.

Le petit garçon continua donc à vivre dans sa bouteille. Chaque semaine, il devait faire ses devoir, et envoyer la réponse aux maîtres et maîtresses en les donnant aux poissons. Les poissons étaient gentils, mais il étaient un peu étourdis. Il arrivait que des bouteilles soient assiégés de poissons qui devaient remettre des messages; les poissons passaient tous par le même endroit et il y avait parfois des embouteillages dans la mer.

“C’est bizarre”, se dit un jour le petit garçon à ses peluches alors qu’il leur préparait à manger. Quand j’étais en dehors de la bouteille, mes journées étaient remplies, et j’étais fatigué à la fin. Je sortais de chez moi pour attendre mes copains à l’arrêt de bus, on rentrait dans la classe, puis on allait à la cantine, ensuite on avait récréation, et on pouvait rentrer chez nous prendre le goûter. Maintenant, je ne sors plus de ma bouteille; je cuisine là où je dors, je ne prends plus le bus et je ne sors plus dans le parc le week-end. Mais je me sens toujours aussi fatigué. Est-ce que vous savez pourquoi?” Les peluches ne savaient pas pourquoi, mais elles se mirent à y réfléchir très fort, en discutant entre elles en langage peluche. Finalement, Bougalou le gorille, qui était la peluche la plus sage vers laquelle on se tournait quand on avait besoin de conseil, prit la parole. “Est-ce que tu te souviens des bonbons qu’il y avait à la boulangerie sur le chemin de retour de l’école?", demanda-t-il.

- Oui, répondit le petit garçon. Mon préféré, c’est les chewing-gum multicolores pétillants. Ils éclatent dans la bouche, ils ont tous les goûts de l’arc-en-ciel et ils sentent bon!

- Et papa ne veut pas que tu en prenne trop, il dit que c’est pas bon pour ton estomac!, renchérit Nono le nounours. Bougalou hocha gravement la tête.

- Ta vie avant était comme si on te donnait plein de chewing-gum multicolores pétillants tous les jours. Les saveurs remplissaient les sens, et tu n’avais pas fini de le mâcher que tu en avais un autre. Maintenant, c’est comme si tu n’avais qu’un seul chewing-gum multicolore pétillant. Mais à force de le mâcher, ses couleurs et ses saveurs te sont devenues familières. Et il s’est ramolli et il est devenu tout élastique, tu peux l’étirer très loin sans qu’il ne casse. Il est robuste, et tu peux lui faire confiance pour ne pas casser; ce sont des super bonbons. Mais au fur et à mesure qu’il s’étire, il devient plus fin. Tu peux presque voir à travers. Les saveurs en sont parties et il ne reste que la structure.

- Mais pourquoi suis-je fatigué alors? Là encore, Bougalou hocha la tête.

- Parce que tu es un enfant! Et qu’un enfant a besoin de goûts, de textures et de sons différents tous les jours pour être en bonne santé. La fatigue que tu ressens maintenant, ce n’est pas celle qu’on a après une longue marche dans la montagne avec des amis. C’est celle de ce chewing gum multicolore pétillant qu’on a trop étiré.

Le petit garçon resta pensif un moment. Il regarda l’océan de bouteilles, peuplées de personnes comme lui. Il avait de la chance d’être dans une grande bouteille pour lui tout seul; d’autres devaient supporter leur petite soeur ou avoir leurs parents sur le dos toute la journée. Certains n’avaient peut-être pas de bouteille; il ignorait ce qu’il advenait d’eux.

- Mais alors, dit-il finalement, comment faire pour être fatigué comme avant, et avoir d’autres bonbons? Bougalou se gratta la tête un moment. Flocon le béluga émit des petits bruits, que Riboux le sage hibou traduisit. “La couleur se retrouve dans les rêves, et la saveur dans les amis.”

Le petit garçon réfléchit un moment. Puis, il se rendit au tube, et appela ses amis. Ils discutèrent à voix basse un moment, les peluches se pressant à la porte pour essayer de comprendre ce qu’il disait. Quand il finit de souffler dans le tube, le petit garçon leur dit: “Nous ne pouvons pas nous toucher, ça me manque très fort. Mais même sans contact, nous sommes encore ensemble. Si nous sommes tristes, nous pouvons nous parler et nous réconforter. Nous pouvons toujours partager nos rêves. Et…”

- Et? interrogea Bougalou.

- Et quand les rêves se partagent, ils deviennent espoir.

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