Sur la violence

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Première publication le 16/08/2026
Dernière modification le 16/08/2026
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Sur la violence

Annah Arendt

Ce billet est un travail collectif de aura, n. et em.

Nous avons choisi On Violence car Annah Arendt est une autrice très souvent mobilisée dans le débat public, et que nous souhaitions avoir une opinion éclairée sur l’usage de la violence dans le cadre de luttes sociales, par exemple. Cette interrogation n’a été que partiellement répondue. De plus, nous avons trouvé la lecture particulièrement pénible, d’une part par le racisme qui jauche le texte et d’autre part par une prose difficile à comprendre. Nous ne regrettons pas d’avoir lu ce livre collectivement néanmoins: nous avons probablement compris plus du texte ensemble que si nous l’avions lu séparément, et les discussions qui ont abouti à ce billet ont été particulièrement enrichissantes.

La lecture s’est faite en langue anglaise et en français, ce qui a parfois causé des problèmes d’interprétations de termes. Pour le futur, se mettre d’accord sur une langue et une édition semble pertinent.

Résumé

L’essai se structure en trois parties. En gros, la première partie établit que la violence prend une part très conséquente dans la vie politique dont est témoin Arendt, au point de devenir sa propre justification. La deuxième partie propose une définition de la violence, séparée de la notion de pouvoir. Enfin, la troisième partie discute du caractère rationnel de l’usage de la violence.

Partie I

Arendt commence par analyser la prévalence de la violence par le prisme des relations géopolitiques de la guerre froide, grosse préoccupation de son temps (le texte a été publié en 1970). Elle indique notamment que la dissuasion nucléaire va permettre d’empêcher les guerres1. L’accroissement des capacités techniques d’exercice de la violence rend de fait les guerres inopérantes comme arbitres des conflits internationaux pour les superpuissances. Que dans le même temps, ces techniques autorisent les pays secondaires à pouvoir balancer des armes biologiques trkl partout, voire des armées de robots!

De ce que nous comprenons, elle dit dans cette partie que la guerre est l’élément structurant de l’organisation de société de laquelle tout découle (économie, système de santé, politiques, etc.). La guerre est la continuation politique de la guerre par d’autres moyens. Elle étend son raisonnement à toutes les formes politiques d’expression politiques: mouvements sociaux étudiants aux états-unis, révolutions, guerre.

Partie II

Ici, Arendt essaie de comprendre pourquoi la violence est aussi omniprésente dans nos sociétés. Selon elle, beaucoup de penseurs politiques sur la violence (Hobbes, Montesqieu, Fanon) voient le pouvoir comme le pouvoir d’exercer la violence. Arendt n’est pas d’accord! Elle pense au contraire que la violence s’exprime souvent quand le pouvoir perd en capacité d’agir. Pour justifier son argument, elle propose les définitions suivantes:

Définitions
  1. Pouvoir (Power en anglais): Capacité d’un groupe à agir de manière concertée

  2. Puissance (Force en anglais, comme force de la nature): caractéristique individuelle, une puissance qui attire les alliés et les représailles

  3. Force (Strenght en anglais): quantification de l’énergie libérée lors des mouvements sociaux

  4. Autorité: qualité individuelle ou collective qui appelle l’obéissance inconditionnelle de celle·eux qui la reconnaissent

  5. Violence: instrument d’application de la puissance, qui se réplique jusqu’à remplacer cette dernière

Exemples: gouverner repose plutôt sur l’autorité (nous n’avons pas compris la différence avec un gouvernement représentatif, qui repose sur le consentement des citoyens). C’est la différence avec la violence: cette dernière n’a pas besoin de « consentement » pour être efficace. Donc quand le pouvoir exprime la violence face aux luttes sociales, elle n’est effective que tant que la structure du pouvoir tient en place.

Autre exemple: un pouvoir où la violence reigne en maître: état policier absolu rempli d’indic’, image de la RDA.

Pour Arendt, la violence exercée par le pouvoir est instrumentée vers une fin. Plus la fin est éloignée, plus c’est dur de justifier son emploi (l’autodéfense étant aisément justifiable vu qu’on voit le péril immédiat). Une fin valable, c’est compenser un sentiment de diminution. La guerre initiée par les États-Unis et Israël contre l’Iran est un exemple: les dirigeants respectifs de ces états cherchent à exercer la violence sur leurs voisins pour compenser des menaces à leur souveraineté (les affaires judiciaires de Netanyahou, les résultats économiques en berne et l’affaire Epstein pour Trump).

Point intéressant: la non-violence n’est pas l’inverse de la violence. La violence peut détruire le pouvoir mais pas le créer.

Partie III

C’est ici qu’Arendt va (enfin!) discuter de l’usage de la violence. Elle commence par citer des travaux de zoologie pour ensuite les dunk sauvagement. Selon elle, la violence n’est pas un fait de nature pas plus que la paix. Si on observe la violence dans le reigne animal, il faut identifier ce qui la rend spécifique chez l’humain.

Elle décrit un propos très fréquent dans certaines idéologies2: l’exaltation de l’exercice de la violence comme un pouvoir vital et comme horizon indépassable car « biologiquement justifié ». Selon Arendt, penser la politique en équivalent biologiques c’est dangereux (et on ne la contredira pas sur ce point). Exemple du racisme qui réduit un absolu politique à un attribut inchangeable (la couleur de peau). Mais le racisme est une idéologie et est le fruit d’actions délibérée.

Violence in interracial struggle is always murderous, but it is not “irrational”; it is the logical and rational consequence of racisme,[…], an explicit ideological system.

Chez les humains, la violence peut être un objet de raisonnement - il existe des contextes où elle est rationnelle. L’exemple des camps d’extermination nazis le démontre: l’absence de rage ou de colère est plus une marque de deshumanisation que leur présence. « Si encore les Nazis haïssaient !» semble-t-elle dire.

The opposite of emotional is not “rational”, whatever that may mean, but either the inability to be moved […], or sentimentality.

Parfois, la violence est la seule réaction rationnelle. Parce que c’est la seule façon de rétablir la justice, et pas seulement de blow off steam. C’est l’idée du flanc radical: faire l’impossible pour exiger le possible est une stratégie rationnelle (ce qui signifie que Arendt ne prône absolument pas la non-violence dans les stratégies révolutionnaires).

William O’Brien: Sometimes “violence is the only way of ensuring a hearing for moderation”

Une autre motivation, selon elle, c’est la promesse d’éternité dans la mort (donner et recevoir la violence). Rejoindre la communauté des personnes comettant la violence, selon Fanon, est conditionné à la rupture des ponts avec la société commune. Et si la mort individuelle est l’oblitération, la mort individuelle permettra d’immortaliser la communauté de violence (exemple des soldats sur le champ de bataille, ou la tendance sacrificielle du militantisme?). Elle avance que la construction politique est une manière d’atteindre l’immortalité et de créer une différence devant « le grand égalisateur » qu’est la mort. La vie est trouble, et la mort est repos éternel. Est-ce que la glorification de la vie, de la jeunesse et de l’exercice de la violence se confondent un peu?

La violence sociale est une réaction de groupes aux intérêts irréconciliables (mais elle parle très curieusement du backlash comme de quelque chose qui serait causé par les mouvements sociaux, par exemple le mouvement des droits civiques, renversant en quelque sorte la charge du blâme sur les progressistes).

La rage/violence passent dans le domaine de l’irrationnel quand ils sont dirigés vers des substituts, ou elle est déployée pour sa propre fin. La violence est imprévisible et elle reste donc rationnelle si elle est appliquée dans le court-terme, pour des objectifs bien définis. Dit autrement: la violence peut être rationnelle, mais le pire ennemi c’est la rationnalisation de la violence: faire des théories par dessus.

If goals are not achieved rapidly, the result will be not merely defeat but the introduction of the practice of violence into the whole body politic

La forme totale de l’exercice de la violence, c’est la société bureaucratisée. Une société bureaucratique n’a pas de responsables clairs, et il n’est donc pas possible de répondre au pouvoir/violence de l’État par la violence. Ça fait penser au gouvernement Macron, aux fuites de données, aux procès Nestlé, la démocratie représentative.

Les états-nations modernes commencent à perdre de la source de leur pouvoir. Mais c’est plus fin que ça: le pouvoir devient inefficace et ses « sources véritables » sont ailleurs.

Notre avis

Comme dit en introduction, la lecture a été assez laborieuse. Ça ne vient pas nécessairement de la forme: la prose est relativement simple à suivre3. Le problème, c’est qu’elle fait référence à une quantité de concepts et d’auteurs différents que nous ne connaissions pas, ce qui rend son argument difficile à comprendre sans une culture pré-existante.

Mais c’est turbo raciste?

Le texte est parcouru d’un racisme décomplexé. Si c’était la norme à l’époque ou si c’est spécifique à Arendt, difficile à dire. Ça rend son propos sur la violence difficile à coller sur des mouvements sociaux décoloniaux, vu qu’elle semble avoir un avis très tranché sur la pertinence desdits mouvements.

Assez tôt dans le texte, elle dit par exemple:

Le Tiers-Monde n’est pas une réalité, c’est une idéologie

Une interprétation charitable de cette citation, c’est que les occidentaux voudraient se perdre dans un fantasme construit qu’est le tiers-monde alors qu’il n’existe que des pluralités de pays non alignés avec les superpuissances. Ça nie complètement des organisationscomme le mouvement des non-alignés; qui n’existeraient en fait que pour fournir un support de fantasme à l’occident - préoccupation dont les dirigeant·es de ce mouvement ne devaient pas porter bien haut dans leurs priorités. Elle nie à plusieurs endroits l’agence politique des groupes politiques non-blancs, et c’est vraiment frappant.

À un autre moment, elle dit aussi que la comparaison de la « violence noire » à la « violence prolétaire » n’est pas pertinente (comme si on ne pouvait pas être noir et prolétaire). Elle qualifie les revendications des mouvements de libération comme “silly and outrageaous”. Le livre a été publié en 1970, soit deux ans après la mort de Martin Luther King. À partir de là on part très mal. Encore une fois, l’interprétation la plus charitable de son propos, c’est que l’expression de la white guilt offre un exutoire aux mouvements de libération noirs parce que ça permet d’être un substitut par rapport à des problématiques plus concrètes… ce qui est au mieux une manière de dire que les mouvements de libérations ne savent pas ce qui est bon pour eux?

Elle qualifie encore le manifeste de James Forman comme “raciste [anti-blanc]” et une “illiterate fantasy”. Une lecture dudit manifeste montre des demandes de réparations financières, pas de discrimination dues à la couleur de peau.

Elle semble avoir une dent contre le Swahili, langue vivante parlée par plus de 150 millions de personnes. À de nombreuses reprises dans le texte, elle méprise les demandes d’ouverture d’enseignements de cette langue, pour aucune autre raison qu’un racisme décomplexé.

Enfin, elle a une posture limite complotiste envers les étudiant·es noir·es qui n’auraient pour objectif que de tirer l’université vers le bas par leur admission.

Son propos sur le backlash est très critiquable; si sa définition comme force de réaction est pertinente, elle se perd en mettant la responsabilité du backlash sur le mouvement des droits civiques. Les blancs aux États-Unis n’ont pas attendus les manifestes des étudiants noirs pour les lyncher!

Critiques

Ce qui se dégage de nos réflexions, c’est qu’elle se trompe quand même pas mal dans ses prédictions. Ses définitions sont claires, mais assez peu opérantes selon notre perspective.

Des grosses faiblesses autours de la science et de la technique.

Le premier point qui accroche, c’est son recours à un imaginaire autours de la technique assez dépassé et qu’on trouve même très faux! Elle lie immédiatement l’essor des scientifiques comme classe dirigeante à une hausse de productivité. On ne sait pas si elle parle des scientifiques « modernes » (début du XXe siècle) ou des chercheurs à l’origine des hausses de productivités (type Watt).

En relation avec ses propos racistes précédemment évoqués, elle invoque des théories comme la bell curve (largement considérée comme dépassée et raciste).

Elle n’est pas d’accord avec les gens dont c’est le domaine d’expertise (sur la zoologie), et tape allègrement sur les sciences sociales (notamment sur la linguistique).

Elle dunke les sciences humaines (l’étude du Swahili qui prend une balle perdue, les linguistes, “most come to an end”)

Manque de rigueur et exemples faux

Arendt ment ou omet la vérité de façon assez flagrante; au point que certain·es d’entre nous se demandaient si iels comprenaient bien le sens du texte.

Elle dit que « les révoltes d’esclave sont extrêmement rares », mais elle oublie les révolutions Russes et Haïtiennes?

Elle se perd pendant une bonne partie du livre à démontrer que les tenants de la violence politique dont Sartre ne seraient pas des bons marxistes. Mis à part pour invalider un argument théorique, on ne comprend pas bien l’intérêt du mouvement.

Selon elle, « l’explosion volcanique […] de la violence ne fait que changer les dirigeants ». C’est vrai, mais les révolutions françaises et bolchéviques ont respectivement procédé à une réorganisation politique massive et un bouleversement des rapports de force en Europe, et respectivement à l’industrialisation et l’accroissement du taux d’alphabétisation démentiel des soviétiques.

Elle mentionne encore que les révoltes étudiantes n’ont pas de soutien dans d’autres franges de la population, en oubliant l’exemple de Mai 68, ou le printemps de Prague, qui sont quand même des exemples de révoltes avec une forte composante étudiante.

Elle commet enfin une erreur dans laquelle on tombe encore de nos jours, à savoir utiliser le terme de « violence » sans penser les groupes sociaux qui l’appliquent et qui en sont victimes. Pour nous, il y a différentes manières de la penser:

  • celle des mouvements sociaux, qui se veut transformatrice;
  • celle des états sur les citoyens, qui se veut préserver les intérêts de ceux qui constituent l’appareil d’état;
  • celle des états entre eux (donc sur les citoyens d’autres états) qui peut être vue comme une continuité du précédent.

Ce qu’on a aimé et appris dans ce livre

Les idées suivantes sont un condensé de ce que nous avons apprécié, trouvé intéressant ou pertinent durant notre lecture.

La deshumanisation

L’absence de violence est présentée comme un signe de deshumanisation. L’exercice de la violence n’est pas l’inverse de celui de la raison. L’absence de passion et d’émotion, si.

Words can be relied on only if one is sure that their function is to reveal and not to conceal. It is the semblance of rationality, much more than the interests behind it, that provokes rage

Responsabilité diluée

Elle développe brièvement l’idée qu’une société où la responsabilité est trop diluée est une société violente - elle qualifie cette société de bureaucratique.

Un participant au club, travaillant en bibliothèque, illustre ce fait par une anecdote. Un monsieur s’est rendu dans une médiathèque pour demander de l’aide. Il n’avait plus du tout de recours face à l’administration qui prenait un temps trop long pour renouveller son titre de séjour. Il était complètement désarmé, sans recours.


  1. Elle aura tort, comme le montrent les guerres qui ont eu lieu: Irak en 2001, Israël-Hezbollah en 2006, Ukraine de 2022, Iran en 2026 pour n’en citer que quelques unes. ↩︎

  2. On la retrouve chez les masculinistes et le culte du corps et de l’action, mais aussi dans des mouvements new age de glorification de la nature dans toute sa violence et, en creux, du rejet de ce qui relève de la technique et de l’apaisement de cette violence. ↩︎

  3. Deux d’entre nous ont une éducation supérieure et nous nous considérons tous les quatre comme militant·es plutôt expérimentés. ↩︎

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