Moins pour Plus, Jason Hickel

Skelets numériques

Première publication le 11/09/2022
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Moins pour Plus, Jason Hickel

Qui sont les khmers verts qui veulent la fin de la République, du PIB et des voitures à essence? Le mot “décroissance” fait pousser des cries d’orfraie dans les chaumières audiovisuelles. Mais finalement, c’est quoi “la décroissance?”. Pour répondre à cette question, une fort chouette vidéo de philosophie politique polonaise (on ne se refait pas) proposait Moins pour Plus, de Jason Hickel, pour tâcher de répondre à cette question.

Histoire de la croissance

La croissance semble aller de soi, au point qu’on néglige de justifier son intérêt. Pour résumer, un pays qui a une économie en croissance, c’est un pays qui va bien. D’où sort cette préconception? D’où vient cette fixation sur la croissance?

S’emparer des ressources

L’auteur adopte le point de vue Britannique, et propose une lecture de la croissance qui née de pair avec deux phénomènes: les enclosures et le colonialisme. Les enclosures, c’est ce phénomène de privatisation de la campagne anglaise, la délimitation des zones de terre en propriétés privées, à l’accès règlementé. On y voit un processus de captation des ressources publiques (rivières, pâturages) pour alimenter l’accumulation privée. Le parallèle avec la colonisation, c’est que la colonisation est un processus de vol de ressources publiques (utilisées par les indigènes) pour alimenter l’accumulation privée du capital.

La justification morale et éthique de ces processus? Au XVIIe siècle débute le mouvement philosophique des Lumières. Des penseurs comme Descartes contribuent à un processus de “chosification” (cc Césaire bb) de la nature, en formulant le concept de dualisme. Selon cette conception (influencée par le catholicisme), l’humain serait exceptionnel car doté d’esprit. Cette exceptionnalité justifierait sa capacité à s’emparer de la terre et la dominer. Et si on pousse le délire un peu plus loin, on peut carrément considérer que l’autre (le non-blanc) est une chose, voire que le corps est une chose (soumise à l’esprit) qu’il faut domestiquer.

Les racines du capitalisme sont plantées: il est désormais justifié de s’emparer d’une ressource “gratuitement” (ou à faible coût). Mais qu’en faire?

De la valeur d’usage à la valeur d’échange

On pense souvent que le capitalisme est aussi ancien que les sociétés humaines. On s’échangeait déjà des bêtes dans l’ancienne cité de Ur, après tout. La distinction cruciale est que le capitalisme n’est pas un système qui a “inventé” le commerce ou l’échange de bien. La racine capital donne un début de réponse: le capital est une quantité de richesse que l’on possède et cherche à faire fructifier. Le point important ici est que la nature de la ressource importe peu (ce qui donne des absurdités comme la spécialisation de pays dans des productions plus rémunératrices au détriment de leur sécurité alimentaire), tant qu’on peut en tirer du profit. Le capitalisme focalise les échanges sur leur potentiel de fructification, plutôt que sur la valeur tirée de leur utilité. Ce qui compte alors est moins la quantité de capital ou de ressource que son potentiel d’accroissement.

Les effets de la croissance

On se concentre sur les effets concret de la croissance. Ici, on entend croissance du Produit Intérieur Brut (PIB), une métrique proposée par Simon Kuznets en 1932 pour étudier les effets de la Grande Dépression. Oui, ce même machin qui ne compte pas le temps que vous passez à vous occuper de votre grand-mère comme digne d’être compté, contrairement à la vente d’armes ou de systèmes de prédiction racistes pour les forces de l’ordre.

Limits to growth puis Limites planétaires comme références.

Point important: il n’y a aucune limite théorique à la croissance. L’économie classique considère que les éventuels coûts négatifs de la croissance (au hasard, environnementaux ou sociaux) doivent être intégrés à un schéma de marché, sous forme “d’externalités”. En gros, le système ne sait pas les modéliser, donc on créé des taxes (ou des exemptions) pour favoriser des comportements, toujours par l’entremise du marché. Sauf que ces taxes ou aides sont négociées par des rapports de force politique, généralement en défaveur des gens qui en subissent les effets. De plus, le marché est très mauvais pour prédire le futur ou intégrer de la connaissance externe. On l’a vu lors de la guerre en Ukraine: la hausse brutale des prix du gaz et du blé n’a pas été prévue par les modèles prédictifs… simplement parce que les hypothèses d’application de ces modèles n’étaient plus respectées.

Définir les limites de la croissance et quels domaines doivent en être exempts est un débat qui doit se tenir en dehors des limites du marché. C’est un débat politique. Et il est urgent de le tenir, des sociétés entière en souffrent déjà.

Consommation énergétique

L’augmentation de la croissance est corrélée à l’augmentation de la demande d’énergie. Ainsi, on produit 8 millard de MWh d’énergie propre de plus qu’en 2000, mais on demande 48 milliard de plus. Des technos plus efficaces ne changent rien à la donne, car la demande augmente plus que notre capacité à rendre les technologies plus propres. La faute au paradoxe de Jevons (1865), ou effet rebond. Une augmentation de l’efficacité technique d’une technologique la rend moins coûteuse en ressources et en énergie. Son prix d’utilisation baisse en conséquence, ce qui la rend plus attractive pour un plus grand nombre d’acteurs, qui en font donc usage. Dans le cas extrême, l’augmentation de la consommation qui en résulte annule les économies d’énergie et de ressource que la technologie permettait. Jevons l’a observé pour le moteur à vapeur de Watt, dont l’amélioration significative d’efficacité a fait du charbon une source d’énergie beaucoup plus utilisée qu’elle ne l’était auparavant.

Extraction de matière

Une autre métrique d’intérêt est celle de la quantité de tonnes de ressources extraites, à l’échelle planétaire. Recourir à des innovations et des taxes, même soutenues par des gouvernements, implique malgré tout une augmentation de l’usage des ressources (résultats du PNUE, Heinz et al. Decoupling global environmental pressure, Dittrich et al., Green economies around the world?).

Le grand espoir des tenants de la croissance verte: le “découplage”. En gros, l’idée qu’il est possible d’avoir une économie dont l’empreinte matérielle est statique, alors que le PIB continuerait d’augmenter. C’est oublier un peu vite que la fameuse “tertiarisation” de l’économie se fait à grand renforts de moyens numériques, de constructions de bâtiments, de réseaux de transports toujours plus étendus, qui ont une empreinte matérielle.

Équipe de Ward: le découplage entre PIB et utilisation des ressources est impossible sur le long terme, et ne peut être que temporaire au mieux.

Sociéter…

La croissance n’est pas une condition suffisante pour un haut niveau de développement social: le Sri Lanka, la région du Kerala, le Rwanda, la Thaïlande, Cuba ou encore le Bengladesh sont des pays avec un niveau de développement social comparable, si ce n’est supérieur à celui des États-Unis. Des études indiquent que l’un des plus gros facteurs expliquant l’augmentation de l’espérance de vie n’est pas dû à la croissance uniquement, mais à l’investissements dans des structures sanitaires publiques (égoûts, eau potable, hôpitaux), qui relèvent de décisions politiques. Au bout d’un moment, PIB et esperence de vie saturent et sont découplées. On pourrait remplacer le PIB par d’autres indicateurs tels que IQV, Indice de Bien Être Économique ou Indicateur de Progrès Véritable. Mais changer d’indicateur ne suffira bien évidemment pas.

Qui est responsable?

L’auteur en parle brièvement dans le bouquin, mais je le note quand même parce que c’est important à mes yeux: on se doit d’adopter une perspective colonialiste quand on pense la croissance. On en a pas tous bénéficié pareil. On est pas tous responsables au même niveau des émissions, et si on considère pas ça on se trompe lourdement d’objectif (en plus de vouloir reproduire des schémas coloniaux d’appropriation de communs)

Sortir du croissancisme

La lutte matérielle

  • Supprimer l’obsolescence programmée et promouvoir la durabilité des produits
  • Limiter la publicité qui incite à la consommation
  • Lutter contre le gaspillage alimentaire
  • Mutualiser les usages, par exemple via des outils et infrastructures partagées
  • Limiter la production des industries écologiquement néfastes. Industrie bovine, chaînes d’approvisionnement longue distance, avion Faut absorber la masse de chômage qui va en résulter. Garantie de l’emploi public (Federal Job Guarantee), réduction de la semaine de travail. D’ailleurs, plus le temps libre augmente, moins les loisirs sont coûteux en carbone (plus de temps = plus d’activités locales, on prend soin de nos proches)

La lutte politique

Le capitalisme créé du manque (de confort, désir, temps) qu’on cherche à compenser par des commodités ou du temps. Une société postcapitaliste est à imaginer comme disposant d’une économie qui fonctionne selon notre instinct, où on est justement rémunéré pour notre travail, où l’innovation ne crée pas de métaverse mais des choses utiles.

La raison pour laquelle on ne choisit pas ça démocratiquement: les démocraties sont dysfonctionelles (lobbyisme illimité aux US, contrôle des média qui empêche la remise en question).

La lutte des imaginaires

L’anthropologie nous montre comment les sociétés ont du s’adapter aux nouveaux écosystèmes dans lesquels ils arrivaient. Exemple des expansions austronésiennes : certaines sociétés se cassaient à force d’exploitation ou réplication de schémas de production, d’autres se sont adaptées à leurs environnement. Cette intégration passe par considérer que l’humanité fait partie du reste de l’écosystème. “Bi He” (notre peuple chez les Chewong) désigne toute la communauté vivante et non vivante autours de l’habitation. Il y a une responsabilité éthique envers la “famille étendue” que représente l’écosystème. Ce qu’on voit comme un prélèvement de ressource est alors pour eux un échange: cueillir engage à rendre la terre plus fertile et à l’entretenir. Tuer un être vivant c’est OK tant qu’on est reconnaissant et qu’on pense à la régénération. Et le chamane est alors l’équivalent d’un écologiste. On va à l’encontre de la maximisation du profit: “prend plus que tu ne rends”.

C’est l’animisme, démoli au 19e siècle par les anthropologues, qui prend ici son sens en tant que spiritualité qui a conscience et intégré des limites. Penseurs et activistes indigènes qui nous éclairent: Berta Cáceres, Sheila Watt-Cloutier, Jack D. Forbes, Robin Wall Kimmerer.

Traduction de ces éthiques en lois: mont Taranaki, rivière Whanganui, Gange et Yamuna sont désormais des entités légales avec des droits et des devoirs.

En quelques mots

  • décroissance = stabilisation de la production
  • choix démocratique de comment doit fonctionner l’économie
  • actions politiques et structurelles en accord aux responsabilités de chacun
  • ne pas se laisser aveugler par des fables technocratiques
  • décolonisation des terres et des esprits en abandonnant le croissancisme
  • se construire un nouveau futur radieux dans lequel tout le vivant a sa place
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